Koyo Kouoh (1967–2025) : Une architecte de la pensée artistique africaine contemporaine

Le monde de l’art africain contemporain est en deuil. Koyo Kouoh, figure emblématique et visionnaire de la scène artistique mondiale, est décédée subitement à l’âge de 58 ans, le samedi 10 mai 2025. Sa disparition, annoncée par le Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (Zeitz MOCAA) au Cap, qu’elle dirigeait depuis 2019, laisse un vide profond dans le monde des arts visuels, tant sur le continent africain qu’au-delà.

Un parcours transcontinental et engagé

Bien avant que les institutions occidentales ne découvrent l’évidence de la richesse artistique africaine, Koyo Kouoh bâtissait déjà des ponts durables entre les scènes du Sud global et les grandes plateformes internationales. Formée en économie, banque, marketing et administration culturelle à Zurich, Paris et Dakar, elle alliait stratégie et sensibilité critique.

En 2008, elle fonde à Dakar RAW Material Company, un centre d’art contemporain et de recherche transdisciplinaire qui devient rapidement une référence incontournable sur le continent. RAW n’était pas seulement un espace d’expositions : c’était un laboratoire d’idées, un refuge pour les artistes, un manifeste vivant pour une Afrique intellectuelle, critique et audacieuse.

Une voix influente sur les scènes internationales

Koyo Kouoh ne se contentait pas de déconstruire les récits : elle reconstruisait des mondes plus justes. En 2019, elle est nommée directrice exécutive et conservatrice en chef du Zeitz MOCAA, le plus grand musée dédié à l’art contemporain africain. À ce poste, elle a transformé l’institution en un musée vivant, intersectionnel et profondément africain dans sa gouvernance, ses expositions et sa vision.

Sa trajectoire est marquée par des participations majeures : curatrice des Rencontres de Bamako, commissaire principale de la 13e Biennale de Sharjah, membre de l’équipe curatoriale de la Documenta 14 à Kassel et Athènes… jusqu’à sa nomination historique en décembre 2024 comme commissaire de la 61e Biennale de Venise prévue pour 2026 – première femme africaine à occuper cette fonction. Une reconnaissance ultime pour une femme qui avait toujours placé l’Afrique au centre, sans chercher à la traduire pour un regard extérieur.

Un héritage vivant et libre

Sa mort brutale a bouleversé la communauté artistique mondiale. La Biennale de Venise a salué une “voix majeure, un esprit libre et profondément humaniste”, et de nombreux artistes, institutions et collègues ont exprimé leur admiration pour une femme qui n’a jamais cessé de penser, faire et transmettre autrement.

Koyo Kouoh laisse un legs immense : celui de la pensée critique dans le champ de l’art, de la liberté des formes et des récits, et d’une Afrique créative, plurielle et radicalement contemporaine. Elle était gardienne de mémoire, passeuse de récits, curatrice de vérités, mais aussi mentor, stratège et activiste culturelle.

Son engagement pour l’inclusion, l’art comme outil politique, la visibilité des artistes femmes et LGBTQIA+, ainsi que pour l’appropriation des espaces de production intellectuelle et symbolique demeurera une source d’inspiration pour les générations à venir.

À l’heure où les projecteurs s’allument (enfin) sur l’Afrique, il nous revient de rappeler que ce chemin a été balisé par des pionnières comme elle, souvent dans l’ombre, avec peu de moyens mais une vision inébranlable. Le nom de Koyo Kouoh est désormais inscrit aux côtés des grandes bâtisseuses de l’histoire de l’art.

Repose en puissance, Koyo Kouoh.


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